En 1972, près de Colorado Springs, une petite fille de sept ans attache son grand frère à un pin et dépose des brindilles à ses pieds. Il a vingt-sept ans, le crâne rasé, il la prend pour la Vierge Marie. Elle n'a pas d'allumettes, et elle redescend seule. Cette scène ouvre Hidden Valley Road, l'enquête que le journaliste Robert Kolker a consacrée en 2020 à la famille Galvin : douze enfants nés entre 1945 et 1965, dont six fils atteints de schizophrénie. Leur histoire montre aussi comment la médecine a longtemps cherché un coupable au mauvais endroit.

Une famille modèle, et six fils malades

Don Galvin est un ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale, enseignant à l'Air Force Academy. Sa femme Mimi élève dix garçons puis deux filles, dans une maison neuve de Hidden Valley Road. Les fils sont enfants de chœur, sportifs, musiciens.

Le premier signal arrive en 1965. Donald, l'aîné, alors étudiant, saute dans un feu de joie, puis se présente au centre de santé de son université avec des peurs qui n'ont plus de lien avec la réalité. Le diagnostic tombe, et cinq de ses frères tomberont malades à leur tour en une quinzaine d'années. Chez l'un, ce sont des voix. Chez un autre, la certitude d'être Paul McCartney. Chez un troisième, celle d'être agent secret au service de la reine d'Angleterre.

Contrairement à ce que son nom laisse croire, la schizophrénie n'est pas un dédoublement de la personnalité. Le mot décrit une pensée qui perd sa cohésion et un lien avec la réalité qui se défait : des voix, des convictions que rien n'ébranle, souvent un repli sur soi. Elle se déclare le plus souvent entre 15 et 25 ans. C'est l'un des troubles présentés dans le panorama des troubles mentaux, et l'un de ceux qui traînent le plus d'idées fausses.

La « mère schizophrénogène » : quand on accusait Mimi

En 1948, la psychanalyste Frieda Fromm-Reichmann lance l'expression de « mère schizophrénogène » : une mère à la fois étouffante et froide, qui rendrait son enfant malade. La théorie repose sur des récits de patients, sans étude rigoureuse, mais une bonne partie de la psychiatrie américaine la tient pour acquise pendant des années.

Mimi Galvin, mère exigeante d'une maison tenue de près, correspond au portrait. Des médecins lui expliquent qu'elle a rendu ses fils malades. Elle dira plus tard que le couple avait été crucifié, elle qui se croyait une bonne mère et qui faisait un gâteau et une tarte tous les soirs. D'après le livre, elle cache alors les difficultés de la famille et elle garde ses fils à la maison le plus longtemps possible.

Ce que l'histoire contient de plus dur

Le récit des Galvin comporte des drames. En 1973, l'un des frères tue sa compagne puis se donne la mort. Les deux sœurs ont révélé, une fois adultes, avoir été abusées par un autre frère. La vidéo les évoque sobrement, avec deux précisions qui comptent.

  • La grande majorité des personnes atteintes de schizophrénie ne sont pas violentes. La Haute Autorité de Santé rappelle qu'elles sont beaucoup plus souvent victimes de violences que le reste de la population.
  • La maladie n'explique pas les abus. C'est Lindsay, la plus jeune des sœurs, qui le souligne : il en existe aussi dans des familles où personne n'est malade.

Lindsay insiste sur un autre point : dans cette maison, il n'y a pas eu que de la violence, il y a eu aussi beaucoup de joie. Et ses parents, dit-elle, ont fait ce qu'ils pouvaient.

Ce que les chercheurs ont trouvé dans leur ADN

Dans les années 1980, la théorie de la mère coupable s'effondre. La psychiatre Lynn DeLisi, alors à l'institut public américain de la santé mentale, cherche des familles où plusieurs enfants sont malades, pour comparer l'ADN des malades avec celui des autres. Les Galvin sont l'une de ses premières familles, et la plus grande. Le psychiatre Robert Freedman, de l'université du Colorado, les suit lui aussi : il étudie la façon dont le cerveau filtre les sons, et il remonte jusqu'à l'un des tout premiers gènes reliés à la maladie.

Il faut attendre 2016 pour que les échantillons de la famille livrent un résultat : une mutation jamais observée ailleurs, dans un gène appelé SHANK2, présente chez les frères malades testés et chez leur mère. Les chercheurs la présentent comme un candidat plausible, pas comme une cause prouvée. La vidéo explique ce que cette découverte dit, et surtout ce qu'elle ne dit pas. Il n'existe pas un gène unique de la schizophrénie, mais une vulnérabilité héritée, à laquelle la grande majorité des frères et sœurs de malades échappent.

Ce que la vidéo apporte en plus

La vidéo raconte l'histoire dans l'ordre, en huit chapitres, de la colline de 1972 à ce que sont devenus les Galvin. Elle détaille le test des deux clics de Robert Freedman, l'hypothèse sur la grossesse qui en est sortie, l'anosognosie (le fait de ne pas avoir conscience d'être malade) et les chiffres de l'Inserm sur l'évolution de la maladie.

En France, la schizophrénie concerne environ 600 000 personnes, et elle se soigne : d'après Robert Freedman, les frères Galvin représentent l'extrémité la plus sévère de la maladie. Sur des sujets voisins, la chaîne a consacré une vidéo aux troubles mentaux que personne ne reconnaît et une autre aux syndromes psychiatriques les plus méconnus. Cet article est informatif et ne remplace pas l'avis d'un médecin ou d'un psychiatre.