Petit, Leroux, Moreau, Lefebvre, Dubois : derrière les noms de famille les plus portés de France se cachent presque toujours de vieux surnoms de village. Au Moyen Âge, quand tout le monde s'appelait Jean, Pierre ou Guillaume, il fallait bien distinguer les gens. On a donc ajouté au prénom un deuxième mot : le nom du père, le métier, l'endroit où l'on habitait ou un détail du physique. Entre le XIe et le XIVe siècle, ce surnom est devenu héréditaire. Voici ce que ces noms racontent vraiment de nos ancêtres.

Quatre grandes familles de noms

La généalogiste Marie-Odile Mergnac a fait les comptes : plus d'un nom de famille français sur trois vient d'un ancien prénom, trois sur dix d'un lieu, près d'un sur cinq d'un métier, et environ un sur six d'un sobriquet. Le classement de l'INSEE, établi sur les naissances en France de 1891 à 1990, le confirme. Martin arrive en tête avec près de 229 000 naissances, presque le double de Bernard, suivi de Thomas, Petit, Robert et Richard. Sur les dix premiers noms, sept sont d'anciens prénoms.

La raison est simple : au Moyen Âge, les prénoms se ressemblaient terriblement. L'historienne Caroline Bourlet a étudié les registres d'impôts de Paris sous Philippe le Bel : trois hommes sur quatre s'y partagent à peine vingt-cinq prénoms, et en 1313, plus d'un homme sur cinq s'appelle Jean. Pour distinguer deux Jean, le plus sûr était de dire de qui ils étaient le fils. Quant aux sobriquets, ils étaient rarement flatteurs : Petit désignait un homme de petite taille ou le plus jeune de la famille, et Camus un nez court et aplati.

Le forgeron, vrai numéro un caché

Dans chaque village, le forgeron était indispensable. Son métier est donc devenu l'un des noms les plus répandus du pays, sous des formes très différentes, parce que la France médiévale parlait plusieurs langues. Dans le Nord, le forgeron se disait fèvre, du latin faber : c'est l'origine de Lefèvre et de Lefebvre. Dans le Midi, il se disait fabre ou faure. En Savoie, cela donne Favre, en Franche-Comté Faivre, en Bretagne Le Goff et en Alsace Schmitt.

Pris séparément, aucun de ces noms ne rivalise avec Martin. Mais additionne Lefebvre, Lefèvre, Faure, Fabre et Schmitt : entre 1891 et 1990, ils totalisent plus de naissances que Martin. Le vrai numéro un de France est donc un métier, simplement éparpillé sous plusieurs noms. Au passage, le b de Lefebvre ne s'est jamais prononcé : c'est une lettre savante, ajoutée à l'écrit pour rappeler le latin.

Martin, un manteau et une chapelle

Si Martin domine le classement, c'est grâce à un soldat romain de dix-huit ans qui, un soir d'hiver aux portes d'Amiens, coupa son manteau en deux pour en donner la moitié à un pauvre. Devenu évêque de Tours, saint Martin fut l'un des saints les plus populaires de France, et des générations de parents ont donné son prénom à leur fils. La moitié de manteau qu'il avait gardée est devenue une relique des rois francs, conservée dans un petit oratoire qui a pris le nom de la cape, capella : la chapelle. Selon une hypothèse, le surnom de Hugues Capet viendrait de la même cape, ce qui relie ce nom de famille à toute la lignée des rois de France, de Clovis à Louis XVI.

La famille des prénoms réserve d'autres surprises. Le mot renard vient lui-même d'un prénom : au Moyen Âge, l'animal s'appelait le goupil, jusqu'à ce que le succès du Roman de Renart, dont le héros se prénomme Renart, impose le nom du personnage à toute l'espèce.

Des noms qui se donnent des airs

Leroy, quatorzième nom de France, ne désigne presque jamais un descendant de roi. Depuis le XVe siècle, dans la plupart des provinces, les compagnies d'archers tiraient chaque année le papegai, un oiseau de bois perché sur un mât : le vainqueur devenait roi pour l'année. Leroy peut donc désigner le vainqueur du jeu de l'arc, le roi d'une fête populaire ou l'exploitant de terres royales. Lecomte, Chevalier ou Lévêque relèvent de la même logique : ce sont des sobriquets, pas des titres.

Le vrai piège est ailleurs, dans un petit détail qui a l'air beaucoup plus chic que tous ces noms réunis. La vidéo le garde pour la fin.

Ce que la vidéo raconte en plus

La vidéo passe en revue douze familles de noms. Elle explique pourquoi Dupuy et Dupuis ne veulent pas du tout dire la même chose, comment un seul colon du Perche a donné son nom à des dizaines de milliers de Québécois, et pourquoi Etcheverry, Tinévez et Casanova désignent tous une maison neuve. Elle raconte aussi la loi du 6 fructidor an II, votée en 1794 et toujours en vigueur, à une époque où le roi lui-même était devenu « Louis Capet », une histoire dont on retrouve la fin dans la façon dont chaque roi de France est mort.

Elle aborde enfin deux chapitres plus graves : les noms que les juifs de l'Empire ont dû choisir et déclarer en 1808, dont on peut encore lire les registres, et ceux que l'administration donnait aux enfants trouvés, parfois tirés d'un simple mois de l'année. Pour prolonger avec une autre hiérarchie bien française, il y a aussi chaque grade de l'armée française, jusqu'au maréchal.