Pendant trois mille ans, tous les empires ont couru après la même chose : l'armée parfaite, celle qui ne perd jamais. Les Immortels perses, les Spartiates, la phalange d'Alexandre, la légion romaine, les janissaires ottomans, les tercios espagnols, la Grande Armée de Napoléon, les Mongols de Gengis Khan : toutes ont été réputées imbattables, et aucune n'est restée invaincue. Le plus intéressant n'est jamais la victoire, c'est le grain de sable qui a fini par tout faire tomber, et il ressemble rarement à ce qu'on imagine.
Les Immortels perses : la meilleure arme, c'était le nom
La garde d'élite de l'Empire perse tenait d'abord par une idée. D'après Hérodote, les Immortels sont exactement dix mille, jamais un de plus, jamais un de moins : un soldat tombe, un remplaçant prend sa place dans l'heure. L'adversaire peut en tuer mille, le lendemain matin ils sont toujours dix mille. C'est de la guerre psychologique avant l'invention du mot, et ça fonctionne : aux Thermopyles, en 480 avant notre ère, ce sont eux qui empruntent de nuit le sentier indiqué par un traître et referment le piège sur les Grecs.
Ce qui les a battus tient à un détail d'équipement. Un an plus tard, à Platées, les Grecs les affrontent au corps à corps : armure de bronze et grand bouclier d'un côté, tunique et bouclier d'osier tressé de l'autre. Les Immortels étaient taillés pour impressionner et pour tirer à l'arc, pas pour encaisser un mur de bronze.
Les Spartiates : la plus grande légende militaire est bâtie sur une défaite
Leur avantage réel était simple. Dans un monde où les armées étaient composées de paysans mobilisés l'été entre deux récoltes, Sparte alignait les seuls soldats professionnels de Grèce, formés dès sept ans par l'agogé. La vue seule de leurs boucliers suffisait parfois à faire fuir l'adversaire.
Reste que le film a tout recouvert. Aux Thermopyles, ils n'étaient pas trois cents mais environ sept mille Grecs, et surtout cette bataille, ils l'ont perdue. En 425 avant notre ère, sur l'îlot de Sphactérie, cent vingt Spartiates encerclés se rendent, et toute la Grèce reste sidérée. Le coup de grâce arrive en 371 à Leuctres : le général thébain Épaminondas concentre toutes ses forces sur une seule aile au lieu d'étaler sa ligne. Le vrai tueur, au fond, était démographique : un système si élitiste qu'il ne restait plus qu'une poignée de citoyens-soldats à faire tuer. Ce type d'usure interne se retrouve dans l'histoire des civilisations antiques de Sumer aux Aztèques.
La phalange, la légion, les tercios : trois machines et trois failles
La phalange macédonienne repose sur la sarisse, une pique de six mètres : l'adversaire, avec sa lance de deux mètres cinquante, doit traverser cinq rangées de pointes avant de toucher quoi que ce soit. Alexandre y ajoute la cavalerie qui contourne et frappe dans le dos, et pulvérise à Gaugamèles, en 331 avant notre ère, une armée perse très supérieure en nombre. Mais six mètres de pique ne se manient que sur terrain plat : à Pydna, en 168 avant notre ère, le sol accidenté ouvre des trous dans la ligne et les légionnaires romains s'y glissent, glaive court à la main.
La légion, elle, ne doit rien à une arme et tout à une organisation modulaire, capable de pivoter et de se relayer en plein combat. Sa vraie force était de perdre très bien : après le désastre de Cannes face à Hannibal, Rome recrute, s'adapte et gagne la guerre. Elle s'est arrêtée le jour où elle a cessé d'apprendre, dans la forêt de Teutobourg en l'an 9. Quant aux tercios espagnols, ce carré de piquiers hérissé d'arquebusiers a valu à l'Espagne l'étiquette d'infanterie invincible pendant près de cent cinquante ans, et la capture du roi François Premier à Pavie en 1525, un épisode qu'on croise dans le parcours des rois de France de Clovis à Louis XVI. Leur forteresse mobile avait un défaut, la lenteur, exploité à Rocroi le 19 mai 1643.
Les janissaires, la Grande Armée, les Mongols : tomber sans être vaincu
Trois cas montrent que l'ennemi le plus efficace n'est pas toujours en face. Les janissaires ottomans, ces enfants prélevés dans les Balkans et transformés en infanterie permanente équipée d'armes à feu, ont fait tomber en 1453 des murailles qui tenaient depuis mille ans. Personne ne les a battus : devenus un corps de privilégiés capable de renverser les sultans réformateurs, ils ont été dissous dans le sang en 1826. La Grande Armée, elle, n'a pas été vaincue en 1812, elle a fondu : la Russie refuse le combat décisif et brûle ses récoltes, et sur plus de six cent mille hommes entrés dans le pays, à peine un sur six en ressort. Les Mongols, enfin, tombent à Aïn Djalout en 1260 face à des Mamelouks qui leur retournent leur propre retraite feinte, mais leur empire se disloque surtout par les querelles de succession, un mécanisme voisin de celui du récit de la plus grande invasion de l'Histoire.
Ce que la vidéo ajoute
La vidéo passe en revue les huit armées une par une, avec pour chacune trois choses que ce résumé ne fait qu'effleurer : le mécanisme précis qui la rendait imbattable, sa plus grande victoire racontée en détail, et l'enchaînement complet qui a mené à sa chute. On y trouve aussi le fil rouge qui relie tous ces effondrements et plusieurs mythes tenaces corrigés au passage. Pour prolonger, les grandes séries expliquées appliquent le même principe de catalogue à d'autres pans de l'Histoire.





