L'histoire compte une poignée d'assassinats de dirigeants qui ont suffi, en quelques secondes, à faire basculer le monde entier, de Jules César à John Fitzgerald Kennedy. Le point commun le plus troublant : presque à chaque fois, l'assassin obtient exactement l'inverse de ce qu'il cherchait.
Jules César, le meurtre qui devait sauver la République
Rome, 44 avant notre ère. César vient de se faire nommer dictateur à vie, et une partie du Sénat y voit le retour d'une royauté que Rome a chassée cinq siècles plus tôt. Aux Ides de mars, une soixantaine de conjurés (dont plusieurs sénateurs qu'il avait lui-même graciés) l'encerclent et le frappent de vingt-trois coups de couteau. D'après le médecin qui examine ensuite le corps, cité par l'historien Suétone, un seul coup fut mortel : le signe de politiciens paniqués plutôt que de tueurs professionnels. La fameuse phrase « Toi aussi, mon fils », adressée à Brutus, est sans doute une légende : Suétone la rapporte comme une rumeur, quand la plupart des témoins disent que César n'a rien dit et a simplement ramené sa toge sur son visage.
Les conjurés voulaient sauver la République. Résultat : quinze années de guerre civile, à l'issue desquelles le fils adoptif de César, Octave, devient Auguste, le premier empereur romain, fondant un empire qui durera cinq siècles.
L'archiduc François-Ferdinand, l'erreur de conduite qui a coûté 20 millions de vies
Sarajevo, 28 juin 1914. L'archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d'Autriche-Hongrie, visite la Bosnie que son empire vient d'annexer, au grand déplaisir des nationalistes serbes. Six conspirateurs armés de la société secrète serbe la Main noire l'attendent sur son parcours. Le matin, un premier conjuré lance une bombe sur sa voiture : elle rebondit et explose sous le véhicule suivant. L'archiduc, indemne, prononce son discours puis décide de visiter les blessés à l'hôpital.
Le second acte, purement accidentel, change tout : personne ne prévient le chauffeur du changement d'itinéraire, il s'engage dans la mauvaise rue puis s'arrête pour faire demi-tour, juste devant l'un des conspirateurs du matin, Gavrilo Princip, 19 ans, qui se retrouve par pur hasard à deux mètres de la cible qu'il croyait avoir manquée. Deux balles : l'archiduc et son épouse Sophie meurent tous les deux. La légende du sandwich que mangeait Princip à cet instant n'apparaît dans aucune source d'époque : les historiens la considèrent comme une invention tardive. La réalité (un chauffeur perdu qui cale devant son tueur) se suffit à elle-même. L'Autriche accuse la Serbie, les alliances s'enclenchent comme des dominos : cinq semaines plus tard, l'Europe entière est en guerre. Environ 20 millions de morts, quatre empires rayés de la carte, et un traité de paix si bancal qu'il prépare déjà la suivante.
Gandhi, l'homme non-violent tué pour avoir voulu la paix
Inde, 1948. Gandhi vient d'obtenir l'indépendance par la désobéissance non violente, mais le pays se déchire dans la partition entre l'Inde et le Pakistan, qui provoque des massacres entre hindous et musulmans faisant des centaines de milliers de morts. Gandhi jeûne jusqu'à l'épuisement pour arrêter les tueries et exige que l'Inde traite équitablement les musulmans : c'est exactement ce qui va le condamner.
Le 30 janvier 1948 à New Delhi, alors qu'il marche vers sa prière publique du soir, soutenu par ses petites-nièces, l'extrémiste nationaliste hindou Nathuram Godse, qui le juge trop conciliant envers les musulmans, s'incline devant lui et tire trois balles à bout portant. Le choc est tel qu'il calme immédiatement le pays : le premier ministre Nehru annonce à la radio que « la lumière s'est éteinte » sur leurs vies, et l'horreur du geste discrédite les extrémistes pour des décennies. L'assassin voulait tuer l'idée de Gandhi ; il l'a gravée dans le marbre.
Cinq autres destins basculés en un instant
- En 1610, un coup de couteau donné par François Ravaillac dans un embouteillage parisien tue Henri IV, qui venait d'éteindre trente-six ans de guerres de religion, et le roi détesté par ses assassins devient le « bon roi Henri ».
- En 1865, l'acteur sudiste John Wilkes Booth abat Abraham Lincoln pour venger le Sud vaincu, mais ne fait qu'installer un successeur plus faible et ouvrir la voie à un siècle de ségrégation raciale.
- En 1881 à Saint-Pétersbourg, le tsar réformateur Alexandre II, qui venait de libérer 23 millions de serfs, meurt sous une seconde bombe alors qu'il secourait les blessés de la première. Son fils Alexandre III enterrera aussitôt ses réformes.
- Le 31 juillet 1914, le tribun socialiste Jean Jaurès, qui se battait pour empêcher la guerre, est abattu à Paris ; sa veuve sera condamnée, après-guerre, à payer les frais du procès de son assassin acquitté.
- En 1963 à Dallas, John Fitzgerald Kennedy est abattu en pleine rue ; son meurtrier présumé, Lee Harvey Oswald, est lui-même assassiné en direct à la télévision deux jours plus tard, et l'émotion nationale permet à son successeur de faire voter la loi sur les droits civiques que Kennedy n'arrivait pas à imposer.
Ce que la vidéo apporte en plus
En treize minutes, la vidéo reconstitue chacun de ces huit assassinats dans le détail (sources, citations et déroulé minute par minute) pour montrer une seule idée qui traverse deux mille ans d'histoire : abattre un homme prend quelques secondes, mais orienter ce que son geste déclenche ensuite, aucun de ces assassins n'y est jamais parvenu.





