En 1961, à l'université Yale, des psychiatres pariaient qu'à peine un sujet sur mille accepterait d'envoyer une décharge électrique mortelle à un inconnu sur simple ordre d'un homme en blouse grise. Résultat réel : soixante-cinq pour cent des participants sont allés jusqu'au bout. Cette expérience, comme celles qui suivent, ne serait plus jamais autorisée aujourd'hui. Voici comment la science a découvert, au prix d'immenses dégâts humains, où placer ses lignes rouges.
Milgram : l'obéissance qui a glacé le monde
L'expérience s'appelle officiellement une « étude sur la mémoire ». Tu es « professeur », un « élève » attaché à une machine doit retenir des listes de mots, et à chaque erreur, tu montes d'un cran la décharge : quinze volts, trente volts, jusqu'à quatre cent cinquante, marqués de trois X au-delà de la mention « danger : choc sévère ». En réalité, aucune décharge n'est envoyée : l'élève est un comédien, et la vraie question porte sur toi. Jusqu'où obéit-on à une autorité qui ordonne de faire souffrir un étranger ?
Le psychologue Stanley Milgram cherchait à comprendre comment des peuples entiers avaient pu participer aux horreurs de la guerre. Sa réponse : il n'y a pas besoin de monstres, l'obéissance suffit. Presque tous les participants protestaient, tremblaient, suppliaient d'arrêter... et appuyaient quand même, parce que l'expérimentateur répétait calmement que l'expérience exigeait de continuer. Milgram a ensuite décliné le protocole en dizaines de variantes : quand l'ordre venait par téléphone, l'obéissance s'effondrait ; quand il fallait toucher physiquement la victime, elle chutait aussi. La cruauté ordinaire a besoin de distance.
Le petit Albert : une phobie fabriquée sur un bébé de neuf mois
Quarante ans avant Milgram, en 1920 à l'université Johns Hopkins, le psychologue John Watson veut prouver que nos émotions ne sont pas innées mais conditionnées. Son sujet : un bébé de neuf mois qui, au départ, n'a peur de rien. Chaque fois qu'Albert touche un rat blanc, un assistant frappe violemment une barre de métal derrière sa tête. Au bout de quelques séances, il suffit de montrer le rat pour qu'Albert éclate en sanglots. Pire : la peur s'est généralisée au lapin, au chien, à un manteau de fourrure, même à un masque de Père Noël.
Albert n'a jamais été « déconditionné » : sa mère l'a retiré de l'étude, et l'enfant est reparti avec ses peurs artificielles. Des chercheurs ont depuis tenté de retrouver son identité, sans certitude définitive. L'expérience a posé une base entière de la psychologie moderne (nos peurs s'apprennent, donc elles peuvent se désapprendre) mais elle l'a démontré sans jamais demander l'avis du principal concerné, un schéma qui revient dans presque tous les cas de cette histoire : on choisit toujours des sujets qui ne peuvent pas dire non, qu'il s'agisse d'un nourrisson, d'orphelins ou de prisonniers.
Tuskegee : quarante ans de dossiers pendant que des hommes meurent
En 1932, en Alabama, le service de santé publique américain lance une étude sur la syphilis auprès de centaines d'hommes noirs pauvres, à qui l'on promet des soins gratuits pour leur « mauvais sang ». En réalité, l'objectif est d'observer l'évolution naturelle de la maladie sans jamais la traiter. Quand la pénicilline arrive dans les années quarante et rend la syphilis guérissable, l'étude continue : on cache le traitement aux participants, on intervient même pour qu'ils n'y aient pas accès ailleurs. Pendant encore trente ans, des hommes meurent, contaminent leurs épouses, des enfants naissent infectés.
Il faudra le courage d'un homme de l'intérieur, un enquêteur du service de santé écœuré et longtemps ignoré par sa hiérarchie, pour que l'affaire fuite dans la presse en 1972. Des excuses présidentielles solennelles suivront, des décennies plus tard, devant les derniers survivants. Retiens ceci : Tuskegee n'est pas une expérience qui a mal tourné, c'est une expérience qui a parfaitement fonctionné telle qu'elle avait été conçue. C'est exactement pour cette raison qu'il fallait des règles.
Ce que la vidéo développe encore
L'article ne raconte que trois histoires sur neuf. La vidéo revient aussi sur l'étude monstre de l'Iowa, où des orphelins ont été manipulés pour prouver une théorie sur le bégaiement, sur la prison simulée de Stanford et sur ce que les archives rouvertes dans les années deux mille dix révèlent vraiment de ce récit devenu mondial, sur le programme secret MK-Ultra mené par la CIA pendant vingt ans avec du LSD sur des sujets non consentants, et sur l'étude de David Rosenhan, où de faux patients parfaitement sains se sont fait admettre en hôpital psychiatrique, avant une contre-attaque aussi célèbre que troublante.
La vidéo répond aussi à une question précise posée dès le début : à quelle date exacte la science s'est-elle donné des lignes rouges ? Il existe une réponse unique, un texte fondateur de 1947 tenant en dix principes, et une chronologie qui dérange puisque Tuskegee a continué vingt-cinq ans après. Elle se referme enfin sur deux chercheurs qui, faute de trouver un volontaire pour tester leurs théories, se sont expérimentés eux-mêmes, jusqu'au prix Nobel.
Si le thème des lignes que la science, la justice ou le pouvoir ont fini par tracer t'intéresse, l'histoire garde d'autres zones sombres : celle des instruments de torture et des légendes qui les entourent, ou celle des dirigeants assassinés quand le pouvoir a dépassé toute limite. Pour une fresque plus posée, il y a aussi la lignée des rois de France, de Clovis à Louis XVI.





