Napoléon Bonaparte était noble, et il n'avait pas de particule. Charles de Gaulle avait une particule, et il n'était pas noble. Ce simple contraste suffit à démonter l'idée reçue la plus tenace sur la noblesse française : le « de » devant un nom ne prouve rien. Aujourd'hui, l'historien Éric Mension-Rigau compte à peine plus de trois mille familles nobles en France, soit environ cent mille personnes. En face, les familles à particule qui ne sont pas nobles sont entre cinq mille et six mille. Alors qu'est-ce qui faisait vraiment un noble, et qui était au-dessus de qui ? Voici les clés de cette hiérarchie, de l'écuyer jusqu'au sommet.

La particule, une fausse preuve depuis toujours

À l'origine, le « de » indique simplement d'où l'on vient, ou la terre que l'on possède. Dès que la noblesse fait rêver, tout le monde veut le sien. En 1662, Molière s'en moque déjà dans L'École des femmes : un paysan surnommé Gros-Pierre fait creuser un fossé boueux autour de son lopin de terre et se fait appeler « Monsieur de l'Isle ». Balzac, lui, passe à l'acte : son père était né Balssa, et le romancier se met à signer « de Balzac » en 1831.

À l'inverse, des familles authentiquement nobles n'ont jamais eu de particule. Les Bonaparte, petite noblesse corse, sont reconnus officiellement en 1771, ce qui vaut au jeune Napoléon une bourse du roi pour l'école militaire de Brienne. Quant aux de Gaulle, vieille famille bourgeoise de Champagne, leur nom s'écrit même en un seul mot dans certaines archives du dix-septième siècle : Degaulle. La particule est une syllabe du nom, rien de plus.

L'écuyer, ou la noblesse qui s'achetait

Tout en bas de l'échelle se trouve l'écuyer. Au Moyen Âge, c'est le jeune homme qui porte l'écu du chevalier. À partir du seizième siècle, le mot devient la simple marque du noble sans titre, et c'est l'immense majorité : la plupart des nobles de l'Ancien Régime ne sont ni barons ni comtes, ils ajoutent simplement « écuyer » à leur nom sur les actes officiels.

Surtout, la noblesse pouvait s'acheter. La charge de secrétaire du roi, très coûteuse et presque sans travail, rendait une famille noble au bout de vingt ans d'exercice, ou immédiatement si son titulaire mourait en poste. Les vieux nobles l'avaient surnommée avec mépris la « savonnette à vilain », parce qu'elle lavait le roturier de sa naissance. Beaumarchais, fils d'un horloger, se l'offre en 1761, avant de faire dire à Figaro, en 1784 : « Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. » Il n'a rien d'une exception : selon l'historien Guy Chaussinand-Nogaret, au moins deux familles nobles sur trois, en 1789, avaient accédé à la noblesse au cours des deux siècles précédents.

Le duc, seul titre vraiment au-dessus des autres

La hiérarchie que l'on récite aujourd'hui (baron, vicomte, comte, marquis, duc) relève surtout de l'usage. Sous l'Ancien Régime, un seul titre se place clairement au-dessus de tous les autres : le duc. Entre un comte et un marquis, c'est l'ancienneté de la famille qui compte, et beaucoup de titres, en particulier celui de marquis, sont portés « par courtoisie », sans aucune autorisation royale. Le roi appelle chaque duc « mon cousin », qu'ils soient parents ou non.

Le privilège le plus envié de ce rang tient en un objet : un tabouret. Devant la reine, seules les princesses et les duchesses ont le droit de s'asseoir. Des familles intriguent pendant des années pour l'obtenir. En 1671, Madame de Sévigné voit tarder le tabouret d'une toute jeune duchesse, mariée à un homme réputé très laid, et glisse : « Hélas ! qu'on le lui donne. Il lui coûte assez cher. » La marquise de Pompadour, née Jeanne-Antoinette Poisson, décrochera ce même tabouret en 1752.

Ce que la vidéo raconte encore

L'article ne fait qu'ouvrir l'échelle. La vidéo monte les dix échelons un par un, avec leurs personnages : le chevalier d'Éon, diplomate et espion de Louis XV, contraint par un ordre royal de porter des robes ; le baron Haussmann, qui s'était attribué son titre et qui plaisantait qu'on aurait dû le faire « aqueduc » ; Turenne, vicomte par simple politesse, dont le corps a connu un destin incroyable en 1793 ; Mirabeau, rebaptisé « Riquetti » au lendemain de l'abolition de la noblesse, le 19 juin 1790.

Elle raconte aussi comment un titre de pair de France a évité la prison à Victor Hugo en 1845, pourquoi un prince du sang condamné à mort a pu retrouver le commandement des armées, et comment le fils aîné du roi a hérité du titre de dauphin à cause d'une vente conclue en 1349. Elle se termine sur un titre placé tout en haut de l'échelle, au-dessus des ducs, que tout le monde emploie aujourd'hui sans y penser, et qu'un seul homme en France avait le droit de porter tout seul.

Pour prolonger la visite du côté du trône, la lignée complète est racontée dans l'histoire de chaque roi de France, de Clovis à Louis XVI, et celle de leurs épouses dans le portrait de chaque reine de France. L'armée a aussi sa hiérarchie, décortiquée dans chaque grade de l'armée française, du soldat au maréchal.