Un roi chevelu qui ne décide de rien et qui se déplace dans une charrette tirée par des bœufs : c'est le portrait des « rois fainéants » que des générations d'écoliers ont appris. Ce portrait a pourtant un auteur, qui avait tout intérêt à noircir le tableau. Les surnoms des rois de France ne sont presque jamais des photographies fidèles. Ils sont donnés par d'autres, parfois des siècles plus tard, et rarement par hasard : des chroniqueurs au service d'une dynastie, des ennemis, une chanson populaire, une ville reconnaissante, ou un dessinateur traîné devant ses juges.

Les rois fainéants, un portrait signé par les vainqueurs

L'image vient d'Éginhard, le biographe de Charlemagne. C'est lui qui décrit ces rois aux cheveux longs et à la barbe pendante, sans pouvoir, qui récitent aux ambassadeurs des réponses dictées et voyagent dans un char à bœufs. Or Éginhard écrit plus de soixante ans après les faits, à la cour de la famille qui a pris le trône. En 751, Pépin, le père de Charlemagne, a écarté le dernier roi mérovingien, lui a fait couper les cheveux (le signe du pouvoir chez ces rois) et l'a enfermé dans un monastère. Décrire des rois inutiles, c'était justifier leur remplacement.

Plusieurs historiens voient d'ailleurs dans ce char à bœufs un possible véhicule de cérémonie plutôt qu'un signe de misère. Ironie de l'histoire : en 987, le dernier roi de la famille de Charlemagne, Louis V, meurt à vingt ans d'une chute de cheval, après à peine plus d'un an de règne. Après sa mort, des chroniqueurs le surnomment Louis le Fainéant.

Des surnoms physiques qui ne disent pas toujours vrai

Pépin le Bref aurait été petit. Le premier à en parler est pourtant un moine de Saint-Gall, Notker, qui écrit vers 885, plus d'un siècle après la mort du roi. Il lui prête un exploit : trancher dans une arène la tête d'un lion, puis celle d'un taureau, pour faire taire ceux qui se moquaient de sa taille. L'historien Fabrice Guizard rappelle que les combats d'animaux dans les arènes avaient disparu depuis la fin du quatrième siècle : la scène est une invention à l'antique.

Charles le Chauve, lui, apparaît avec une chevelure bien fournie sur ses sceaux de 847 et de 875. Le surnom est pourtant ancien, attesté peut-être dès 869. Certains y voient de l'ironie envers un homme très poilu, d'autres une allusion à son enfance de fils cadet, sans royaume promis. Son fils Louis le Bègue, lui, bégayait vraiment, au point d'avoir du mal à parler en public.

Le cochon qui a fait un « Jeune »

Le 13 octobre 1131, Philippe, fils aîné de Louis VI le Gros et déjà sacré roi aux côtés de son père, traverse à cheval un faubourg de Paris. Un cochon se jette dans les jambes de sa monture. Le jeune homme, quinze ans, meurt de sa chute. Son frère Louis, onze ans, est sacré à Reims douze jours plus tard, par le pape en personne. Comme son père est toujours vivant, on l'appelle Louis le Jeune, et il garde ce surnom jusqu'à sa mort, à soixante ans.

Pour l'historien Michel Pastoureau, cette mort jugée honteuse aurait poussé Louis VII à adopter deux symboles de la Vierge, la fleur de lys et le bleu, qui seraient devenus les premières armoiries royales. Une hypothèse qui fait remonter, en partie, le bleu de la France à un cochon parisien.

Flatteurs ou moqueurs : qui donne le surnom ?

Certains surnoms naissent du vivant du roi, dans son entourage. Philippe Auguste doit le sien à Rigord, moine de Saint-Denis qui écrit son histoire pendant son règne et rattache le mot au latin augere, augmenter : le roi a agrandi le royaume. Louis XIV, lui, est de son vivant « Louis le Grand ». Dès 1673, la ville de Paris le fait graver sur la porte Saint-Denis, et le soleil n'est alors que son emblème.

D'autres viennent de l'adversaire. Charles VII est d'abord moqué comme le « roi de Bourges » par les chroniqueurs bourguignons, avant de devenir le Victorieux. Louis XI devient « l'universelle aragne » dans une ballade de Jean Molinet, poète de la cour de Bourgogne. Le surnom ne devient célèbre qu'au dix-neuvième siècle, grâce aux historiens et aux romanciers.

Ce que la vidéo raconte en plus

La vidéo passe en revue treize surnoms, dans l'ordre de l'histoire. Elle raconte la scène, sans doute inventée, où Charles le Simple bascule en arrière devant les hommes de Rollon, et pourquoi le mot « simple » était ambigu dès le départ. Elle explique le sens chevaleresque possible du surnom de Jean le Bon, la bibliothèque de Charles le Sage, la chanson qui a fait d'Henri IV le Vert-Galant, et le destin opposé des deux rois appelés le Bien-Aimé.

Elle se termine sur le seul surnom qu'un homme a dessiné devant ses juges, et qui l'a conduit en prison sans que le roi parvienne jamais à s'en débarrasser. Pour replacer ces souverains dans leur lignée, l'histoire de chaque roi de France, de Clovis à Louis XVI est le bon point de départ. Leur fin, souvent moins glorieuse que leurs surnoms, est racontée dans la façon dont chaque roi de France est mort, et le rôle de leurs épouses dans le portrait de chaque reine de France.