Pendant des décennies, dans les écoles de Basse-Bretagne, l'élève surpris à parler breton recevait un objet infamant : un sabot de bois, une ardoise, un bouchon, parfois même une pomme de terre. On l'appelait le symbole, et très souvent « la vache ». Le breton n'était pas un cas isolé : la France a longtemps parlé des dizaines de langues, et en 1999 le linguiste Bernard Cerquiglini en a recensé soixante-quinze pour le gouvernement. Voici comment un pays où peu de gens parlaient vraiment français est devenu un pays où ces langues ne tiennent souvent plus qu'à un fil.
Le symbole, une punition bien réelle
Le principe était simple et redoutable. L'élève pris à parler sa langue recevait l'objet, et pour s'en débarrasser, il devait surprendre un camarade en train de faire la même chose. À la fin, celui qui l'avait encore était puni. Dans une enquête de 1990 auprès de cent trente anciens élèves scolarisés entre 1912 et 1960, plus d'un sur trois avait eu « la vache ». Ce n'était pourtant pas une consigne officielle de l'État : d'après les historiens, seuls certains instituteurs l'ont pratiquée, pour accélérer l'apprentissage du français.
La fameuse affiche « Il est interdit de cracher par terre et de parler breton » pose un autre problème. Le chercheur Fañch Broudic, spécialiste de l'histoire de la langue bretonne, l'a cherchée : on ne retrouve nulle part dans les archives l'original d'une affiche énonçant cette double interdiction, et celles qui circulent sont des reconstitutions, voire des fabrications. La formule s'est répandue dans les années 1970, sous la plume d'écrivains bretons. Ironie de l'histoire, les archives du Finistère conservent bien une affichette interdisant de cracher par terre et d'y jeter des épluchures de châtaignes, dans la salle des pas perdus d'un tribunal. Elle est rédigée en breton.
Un Français sur dix parlait vraiment le français
Le 4 juin 1794, l'abbé Grégoire présente à la Convention un rapport dont le titre parle d'« anéantir les patois ». Ses chiffres sont restés célèbres : au moins six millions de Français ignorent la langue nationale, six autres millions sont à peu près incapables de soutenir une conversation, et ceux qui la parlent « purement » ne sont pas plus de trois millions, dans un pays d'environ vingt-huit millions d'habitants.
Le français était pourtant la langue du pouvoir depuis l'ordonnance signée par François Ier à Villers-Cotterêts en 1539. Son article 111, qui vise d'abord le latin, impose la rédaction des actes de justice « en langage maternel françois et non autrement », et il est toujours en vigueur. Mais c'est l'école de la Troisième République qui fait basculer le pays : dès 1880, le règlement modèle des écoles primaires prévoit que « le français sera seul en usage dans l'école ». Quant à la Constitution, elle ne précise que « la langue de la République est le français » depuis 1992. C'est notamment au nom de cet article 2 que la Charte européenne des langues régionales a été jugée contraire à la Constitution en 1999, et que l'enseignement immersif prévu par la loi Molac a été censuré en 2021.
Des langues qui ont survécu comme elles ont pu
Les chiffres récents montrent l'ampleur de la rupture. Vers 1950, on estimait à plus d'un million le nombre de personnes capables de parler breton ; l'enquête commandée par la Région Bretagne en 2024 en compte environ cent sept mille. En Alsace, plus de neuf habitants sur dix parlaient alsacien en 1946 ; en 2022, ils sont un peu moins de la moitié, et moins d'un sur dix chez les 18-24 ans. Souvent, l'école n'explique pas tout : autour des années 1950, beaucoup de jeunes parents bretons ont eux-mêmes choisi le français pour élever leurs enfants.
D'autres langues résistent mieux. Au Pays basque français, une enquête de 2021 compte environ cinquante et un mille bascophones, et la proportion chez les plus jeunes adultes rattrape presque celle des plus âgés, portée notamment par les écoles immersives nées en 1969 à Arcangues. À La Réunion, l'Insee constatait en 2007 que plus de la moitié des Réunionnais nés sur l'île ne parlaient que créole au quotidien : « de loin la langue régionale la plus utilisée dans les départements d'Outre-mer ».
Ce que la vidéo raconte en plus
La vidéo passe en revue chaque famille de langues : l'occitan, qui a valu à Frédéric Mistral le prix Nobel de littérature en 1904 ; le basque, seul isolat encore vivant en Europe ; le catalan, visé par un édit de Louis XIV dès 1700 ; le corse, langue maternelle de Napoléon ; l'alsacien, dont les locuteurs ont pu changer quatre fois de langue officielle sans déménager ; mais aussi le francoprovençal, le flamand, les langues kanak, le tahitien et les créoles. Elle révèle enfin quelle langue a dépassé le breton en Bretagne, et pourquoi le français appartient à la même famille que certains de ces « patois ».
Pour prolonger, le roi de Villers-Cotterêts a sa place dans l'histoire de chaque roi de France, de Clovis à Louis XVI, et la duchesse qui a lié la Bretagne au royaume dans le portrait de chaque reine de France. Et pour voir comment des États entiers peuvent s'effacer, direction les neuf pays qui ont disparu du jour au lendemain.





